Le périple de Ginette Houlot

Photo en avant-plan tirée de « ladepeche.fr« 

Voici le témoignage de Mme Ginette Pagès, née Houlot, recueilli par Josette Galinat en 2011.

"Je suis née le 21 avril 1925 à Hallignicourt, près de St Dizier en Haute-Marne. Je quitte mon village en compagnie de mon père, M. Gabriel Houlot  âgé alors  de 51 ans, de ma sœur déjà mariée accompagnée de ses 2 enfants. Ma mère est décédée lorsque j’avais 6 ans.

On a marché pendant 2 jours. Des soldats nous ont récupérés vers Neufchâteau dans les Vosges. Dans le camion à ridelles qui nous transportait, d’autres personnes fuyaient la guerre comme nous. On couchait dans des granges. Ma sœur allait traire des vaches pour faire boire ses gamins.

Le premier « pain »  qu’on a eu, c’était  en Corrèze. On nous a déposés à St Geyrac le 18 juin 1940.

A l’arrivée, j’ai pleuré abondamment en découvrant ce petit village aux vieilles maisons. Je ne voulais pas rester…

On nous a embarqués  à nouveau et nous sommes arrivés au Bugue. Le maire du Bugue refusa de nous garder, car il y avait beaucoup de réfugiés et plus de place pour nous. On repartit donc à St Geyrac.

A St Geyrac, nous avons été logés dans la cantine qui en fait était la 2e classe. Nous y sommes restés un mois."

Le récit se poursuit ainsi :

Carte d'alimentation pour enfant

Dès le lendemain de l’arrivée, M. Gabriel Houlot se rend à la mairie pour se procurer des cartes de ravitaillement. Elles sont nécessaires  pour acheter de la nourriture. Mais la mairie n’en a plus. M. Savy, le boulanger, lui prête un vélo et Gabriel se rend à la préfecture à Périgueux.

Carte d’alimentation pour enfant

Là, un responsable prend contact avec la mairie de St Geyrac et finalement celle-ci va délivrer à M. Houlot  les cartes tant réclamées.

La famille Houlot  est ensuite logée chez M. Chadrou. Pour faire vivre sa famille, M. Houlot travaille chez les uns,  chez les autres  comme ouvrier agricole. Et Ginette aussi.

Le dimanche, l’abbé Samsoën, demeurant à la Cotte chez son frère le docteur Samsoën vient dire la messe à l’église de St Geyrac. Marie-Rose Pauly, bonne musicienne, joue de l’harmonium et Mme Labrue chante. Ginette Houlot assiste à la messe. Venant d’une famille pieuse, Ginette chantait en latin et faisait l’admiration de tous. Mme Labrue la convie à venir chanter avec elle et ainsi, petit à petit, la famille Houlot  s’intègre  à la  population locale.

En 1943, la famille déménage à la Grèlerie ; le propriétaire est M. Vincent, marchand de vin à Bordeaux. La famille loge sur place ; M. Houlot devient métayer.

Photo de M. Houlot dans les années 50 (transmise par G. Pagès)

Ginette épouse M. Robert Pagès en 1943 ; Guy naît en 1944 à la Grèlerie.

Monsieur et Madame  Pagès s’installent en 1945 « chez la cocotte »  Le couple achète plus tard  la maison en bordure de la route départementale, à l’entrée ouest du bourg.

Précisions :

Hallignicourt est une petite commune rurale du département de la Haute-Marne. Elle comptait 261 habitants en 1946.

M. Houlot a terminé sa vie à St Geyrac ; il est décédé le 20 mai 1961 à St Geyrac.

Ginette Pagès, née Houlot, a eu 3 enfants. Elle est décédée le 24 février 2012 à St Geyrac.

Gabrielle, la soeur de Ginette, avait épousé avant la guerre Louis Homo. Louis, mobilisé en septembre 1939, rejoint Saint-Geyrac après sa démobilisation. Le couple, qui a habité à Larue, repartira après la guerre vers le Nord-Est de la France.

Les réfugiés

Image mise en avant: Par Bundesarchiv, Bild 101I-494-3383-06A / Siedel / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 de, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5412484

La « drôle » de guerre ne l’est plus le 10 mai 1940 : l’Allemagne attaque alors en contournant la ligne Maginot. Les tanks allemands entrent en Belgique, aux Pays-Bas. Le 13 mai, ils sont à Sedan : c’est la débâcle de l’armée française.

Le 20 juin, c’est l’armistice ; entre le 10 mai et le 22 juin, cette guerre-éclair provoque la mort de 58 8291 personnes; en outre 1,6 million de soldats sont faits prisonniers. Beaucoup sont conduits dans les camps (Stalags) en Allemagne.

Pendant l’été et l’automne 1940,  des milliers d’évacués alsaciens de septembre 1939 quittent la Dordogne et rentrent en Alsace qui a été annexée par l’Allemagne (pas tous cependant, 15 000 vont rester en Dordogne dont de nombreux juifs). Dans le même temps des belges, des luxembourgeois, des français quittent les zones de guerre, les zones détruites ou occupées par l’armée allemande et prennent la route de l’exode : une deuxième vague de réfugiés afflue vers le sud.

Parmi ces réfugiés, Ginette Houlot quitte sa région natale avec son père et sa soeur pour fuir la guerre et ses atrocités; elle raconte son périple en annexe: cliquez ici

Longtemps après la guerre, M. André Cavrois, réfugié alors à La Douze, a noté ses souvenirs de cette période tragique. Il raconte 9 épisodes 2 qui l’ont marqué.

On peut les lire en cliquant ici: format pdf ou ici: format vidéo

1 source: Service historique de la Défense

2 les documents originaux ont été fournis par Patricia Daoulas.

D’autres réfugiés:

Fuyant les zones de combat dès mai 1940, chassés par l’armée allemande, de nombreuses familles du nord et de l’est de la France prennent la route dans des conditions très difficiles.

Bibliographie 

Réfugiés Alsaciens et Mosellans en Périgord sous l’occupation 1940-1945 de Catherine et François Schunck Editions Alan Sutton

Un roman sur le sujet : Miroir de nos peines de Pierre Lemaitre chez Albin- Michel

Les évacués d’Alsace et de Moselle

Photo en avant-plan: L’exode des Alsaciens en 1939 – https://www.dna.fr/edition-de-saint-louis-altkirch/2019/07/14/au-soir-du-1er-septembre-1939-le-grand-depart

Le 1er septembre 1939, le gouvernement français annonçait la mobilisation générale avec l’ordre d’évacuation de toute la population civile habitant dans la zone comprise entre la ligne Maginot et la frontière allemande. Le 3 septembre 1939, la France et l’Angleterre déclaraient la guerre à l’Allemagne .

L’évacuation a été organisée à l’approche de la guerre et la Dordogne était un département d’accueil. Dès le 6 septembre, les premiers trains débarquaient des alsaciens en gare de Périgueux. Au 6 octobre, la Dordogne accueillait presque 80 000 évacués dont 12 000 à Périgueux ! C’est ainsi que la mairie de Strasbourg allait déménager à Périgueux.

La commune de St Geyrac était-elle concernée ?

  • Oui ; elle devait accueillir 140 évacués1 , alors que sa population était alors de 437 habitants ! Quels étaient les alsaciens accueillis en septembre 1939 à Saint-Geyrac et dans quelles conditions?

1 Ce nombre est donné dans la brochure 1939-1945 dans le canton de Saint Pierre de Chignac de Yves Bancon, éditée par l’Association Nationale des Anciens Combattants et Amis de la Résistance.

Comment Josette a t-elle pu retrouver la trace d’un de ces alsaciens?

  • Elle disposait de photos de tableaux peints portant la signature « J.Duss 1939 » ou « J.Duss 1940 ». Un tableau représentait l’église bien reconnaissable de notre bourg.

Ainsi, fin 2021, un AVIS DE RECHERCHE a été lancé sur notre site:

« Nous sommes à la recherche de descendants de J.DUSS, évacué alsacien pendant la guerre de 1939-1945. Celui-ci a peint des tableaux sur Saint Geyrac entre 1939 et 1940. »

AGREABLE SURPRISE! Une petite fille de M. Joseph Duss a répondu à l’ appel de Josette Galinat. Joseph Duss n’était plus un inconnu; pour mieux connaître son parcours, cliquez ici

accueil et manifestations chaleureuses des 7 et 8 mai 2023

Le 7 mai 2023, Saint-Geyrac avait l’honneur et la joie d’accueillir 16 descendants de Joseph Duss.

photo de Patrick Ferretti

A l’occasion de la commémoration de la capitulation de l’Allemagne nazie le 8 mai 1945 , le CIS, avec le soutien de la mairie, a organisé diverses manifestations dont l’exposition de nombreux tableaux peints par Joseph Duss durant son séjour dans la commune en 1939 et 1940. Le CIS en a tiré un petit résumé que l’on peut lire en cliquant ici.

Bernard Goerig, avec la participation d’André Untersinger, tous deux descendants de Joseph, a réalisé un très beau diaporama sur ces deux journées amicales marquées par le souvenir.

André Untersinger nous a envoyé fin mai 2023 une jolie lettre de remerciements que l’on peut lire en cliquant ici.

l’arbre de Noël de Saint-Geyrac en 1939

Des évacués alsaciens étaient arrivés depuis septembre 1939 dans la commune. Et déjà la traditionnelle fête de l’arbre de Noël était organisée à Saint-Geyrac. Son déroulement est relaté dans un article de journal de l’époque, lequel nous a été transmis par Geneviève Duss, une petite fille de Joseph Duss. Par ailleurs, Bertine Guine, une saintgeyracoise, qui était enfant à cette époque, s’en souvient très bien.

Pour en savoir plus: cliquez ici.

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D’autres évacués:

Des évacués strasbourgeois ont gravé dans la pierre leur passage à Saint-Geyrac en septembre 1939 (maison BONNET à la Fosse).

Bibliographie

« D’Alsace en Périgord: histoire de l’évacuation 1939-1940 » de Catherine et François Schunck Éditions Allan Sutton 2006

Ce livre est disponible à la bibliothèque de Saint-Geyrac et à la BDDP (bibliothèque départementale Dordogne-Périgord). https://biblio.dordogne.fr/

La drôle de guerre

Le conseil municipal intervient …

Pendant l’hiver 39-40, les armes se sont tues : c’est la « drôle » de guerre. Et pourtant, le maréchal-ferrant du village  est à nouveau mobilisé.

Le 7 février 1940, le conseil municipal de St Geyrac se  réunit sous la présidence du maire, M. Louis Plazanet. On peut consulter le compte-rendu manuscrit (l’original) après sa transcription.

Transcription  de la délibération:

M. le président a ouvert la séance et exposé ce qui suit :

M. Auzy Jean, maréchal-ferrant, est appelé pour la deuxième fois depuis la mobilisation pour les besoins militaires. Le départ de ce dernier du 4 septembre 1939 ayant donné lieu de la part de la population agricole à de nombreuses réclamations concernant sa profession pour les besoins agricoles, le retour du mobilisé dans ses foyers du 30 septembre nous ayant évité de faire appel en faveur de l’agriculture.

Je crois qu’à l’heure actuelle il serait de notre devoir d’adresser aux autorités compétentes une réclamation tendant et demandant pour ce dernier une affectation spéciale.

Le conseil, considérant que le départ renouvelé de M. Auzy Jean, maréchal-ferrant, est l’objet, pour la Commune de St Geyrac et ses immédiats, de sérieuses difficultés ; population essentiellement agricole, privée d’un ouvrier indispensable aux travaux agricoles tant du point de vue des travaux de forge et réparation de machines agricoles que des travaux de ferrure.

En outre, M. Auzy Jean remplit effectivement en dehors des travaux de maréchalerie les fonctions de secrétaire de mairie, charges de plus en plus lourdes par suite du repliement des réfugiés et des travaux  administratifs en temps de guerre.

Par ces motifs, le conseil, au nom de la commune de St Geyrac, demande à Monsieur le Préfet, à Monsieur le Directeur des Services Agricoles et à Monsieur le Commandant du Bureau des Recrutements de bien vouloir accorder à M. Auzy Jean une affectation spéciale en faveur de l’Agriculture et faire en sorte que son départ soit différé.

Nous croyons devoir ajouter que M. Auzy Jean a déjà fait une partie de la guerre 14-18 ; réformé par suite de guerre et reclassé service auxiliaire avec pension de guerre , il a droit s’il y a lieu à quelques considérations.

Ainsi fait et délibéré par les membres présents.

Compte-rendu manuscrit de ce conseil municipal du 7 février 1940 

Précisions sur Jean Auzy et résultat de l‘intervention du Conseil Municipal

M. Jean Auzy, né en 1898, de la classe 18, a été incorporé dans l’armée le 3 mai 1917. Réformé temporaire le 6 février 1920, il a été rappelé lors de la mobilisation générale le 1er septembre 1939. Renvoyé dans ses foyers le 29 septembre, il a été rappelé le 13 février 1940. La délibération du conseil municipal est du 7 février 1940.

A la suite de l’intervention de la municipalité, M. Auzy est classé affecté spécial au titre des services agricoles. Il est rayé de l’affectation spéciale par suite de la démobilisation le 6 juillet 1940.

M. Auzy a été secrétaire de mairie de la commune de St Geyrac  du 1er janvier 1926  au 12 juin 1966.

Un travail à ferrer — ou simplement travail (au pluriel « travails ») — est un dispositif plus ou moins sophistiqué (autrefois fixé dans le sol, et de nos jours mobile) conçu pour maintenir et immobiliser de grands animaux (chevaux et bœufs), en particulier lors du ferrage.

Le travail utilisé par André Auzy, a été exposé au public sur la place de la salle des fêtes. En 2023, étant donné le mauvais état de sa structure, il a été déplacé et mis au rebut.

1975, André Auzy et Sylvie, la fille de Josette Galinat

Auguste Beau

Photo mise en avant de Patrick Ferretti

8 ans loin de sa famille et de la ferme familiale !

Né en 1901, Auguste Beau est mobilisé dès la déclaration de la guerre,  le 1er septembre 1939. Il est affecté au 201e régiment d’artillerie.

L’Allemagne envahit la France le 10 mai 1940 et c’est la déroute de l’armée française. Auguste est fait prisonnier à Epinal (Vosges) le 21 juin 1940 ; il est envoyé en Allemagne dans un camp de prisonniers : le stalag XIII A, près de Nuremberg.

Il ne sera rapatrié en France  que le 18 mai 1945.

Les échanges de courriers durant la captivité étaient extrêmement « réglementés » par l’administration du Reich

Courrier d’Auguste à son épouse Léa du 14 mars 1943 :

Transcription du courrier :

Chère Léa,

Je vous écris 2 mots pour vous donner de mes nouvelles, qui sont toujours bonnes.

Chère Léa, je peux te dire que j’ai reçu tes 2 lettres qui m’ont fait grand plaisir, que vous êtes toujours en bonne santé.

Je vous embrasse tous de grand cœur.

Auguste

Une réponse de Léa datée du 9 janvier 1943 :

Cher Auguste,

Je m’empresse de répondre à ta lettre du 5 novembre. Elle nous fait grand plaisir de te savoir toujours en bonne santé. Pour nous, ça va toujours à peu près,  cher Auguste. Tu me dis que tu ne reçois pas de nouvelles. Peut-être bien. Je ne t’écris pas souvent ; il n’en vaut pas la peine, puisque tu ne les reçois pas.

Je vais bien. Que tu dois trouver le temps long pour ne recevoir ni lettre ni colis. Enfin, ne te décourage pas. Moi aussi je m’embête bien, car pour faire le travail, ton père n’est plus comme avant la guerre ; il ne comprend plus le travail. Enfin, c’est comme ça : la vie est triste. Je te souhaite la bonne année, de bien loin ; je t’embrasse bien fort.

 Léa

Précisions : Auguste avait déjà été convoqué par l’armée française  en avril 1921, après la fin de la guerre de 14-18, dans le cadre de l’occupation de la Rhénanie en Allemagne. Il y restera jusqu’au 30 mai 1923.

Globalement, donc, 8 ans loin de sa famille et de sa ferme familiale.

Sur cette photo prise le 13 mai 1971, on reconnaît de gauche à droite: André Beaupuy, Auguste Beau, René Queyrol, Joseph Coulaud, André Andrieux.